Les 26 et 27 juin, je me suis rendu à Bagnolet aux premières Assises du communalisme. Je ne reviendrai pas dans cet article sur l’ensemble de l’événement, ça fera l’objet d’autres publications.
Du coup, dans mes comptes rendus, je commence par la fin, puisque Manuel Bompard, coordinateur de La France Insoumise s’est rendu pour un petit débat le 27 juin, vers 19h30 aux assises.
Sur scène, ils sont 3, Manuel donc, mais aussi deux animateur·ices/débatteur·ices avec Margot Medkour de Nantes Populaire et Merlin Gautier de PEPS.
Durant les élections municipales, La FI a tenté de s’emparer du terme communalisme, ce qui avait fait très largement réagir sous azimuts, que ce soit dans la presse, dans les orgas communalistes ou auprès d’auteurs proches du mouvement communaliste. Cette rencontre était donc l’occasion de confronter LFI à sa relation aux mouvements communalistes et plus largement aux questions d’autonomie, d’auto-organisation et de centralité de l’État.
Article écrit sous influence musicale dans cet ordre : Astéréotypie (et c’est pas simple d’écrire avec Astéréotypie dans les oreilles), Damouta (coucou Serge), Go Go Penguin
Note : Les propos relatés dans ce compte rendu sont le fruit de mon interprétation des débats. Les « citations » entre guillemets ne sont pas des citations littérales des participant·es à ce débat. C’est juste leur pensée reconstituée sur base de mes notes.
Face au mouvement de masse qu’est LFI, quelle place pour la résistance et les pouvoirs populaires ?
En question d’introduction, Margot a interrogé Manuel Bompard sur la responsabilité de la FI, en tant que mouvement de masse, qu’il y ait victoire ou défaite en 2027. « Comment fait-on collectivement pour que les pouvoirs populaires sortent renforcés ? ».
Pour Manuel Bompard, ce n’est pas une option. Même si le programme de la France Insoumise devait l’emporter, la mobilisation populaire reste décisive, même après les élections. Le programme ne pourra être qu’une déception s’il n’est pas porté massivement par les citoyen·nes.
Selon lui, les pouvoirs populaires devront aussi être impliqués dans la constituante qui verrait le jour en vue de la mise en place de la 6ème république.
À propos de la représentation et de l’autonomie
Dans ce compte rendu, je fusionne volontairement les deux questions et les deux réponses suivantes qui me semblent intimement liées. Quelle est la vision de la France Insoumise concernant la représentation de la classe ouvrière ? Quelle est la place pour les pouvoirs populaires existants en dehors d’une invitation à participer à la constituante ?
Le point de vue de Manuel Bompard (et on l’imagine du reste de la France Insoumise) est qu’on ne peut prendre le pouvoir et passer à un autre système que dans le cadre des institutions existantes et donc de la 5ème république. C’est sans doute l’un des points majeurs de désaccord avec la galaxie communaliste (je n’ai d’ailleurs pas entendu une seule fois le terme « double pouvoir » lors de ces assises, mais je n’ai pas assisté à toutes les sessions).
Il y a donc une défense importante de la démocratie représentative dans son propos. Une démocratie représentative qui serait meilleure, plus représentative. Créer un cercle vertueux de la représentation. Bref.
Selon lui, les élections 2027 vont être très dures (ce avec quoi nous serons majoritairement d’accord), ce qui nécessite la création d’un vaste mouvement populaire afin de l’emporter. Mais plutôt que de se projeter dans des formes d’auto-organisations basées sur ce vaste mouvement populaire s’il voit le jour, Manuel Bompard renvoie la question aux organisations : « Qu’est-ce que vous voulez ? Quelles sont vos attentes ? ». La vision programmatique reste donc massivement centralisée et étatique.
Sur la représentation, Manuel Bompard affirme que non, la FI ne mise pas que sur la représentation. Ils voudraient susciter l’auto-organisation, l’encourager. Mais clairement, c’est un impensé. Concrètement, ils ne savent pas comment faire et la campagne ne serait pas le meilleur endroit pour travailler sur le sujet.
Victoires importantes aux municipales, et difficultés de collaboration avec d’autres organisations
Le débat aborde ensuite le bilan des municipales. Durant les assises, plusieurs représentants de la gauche sont venus parler de leurs victoires aux dernières municipales (Bally Bagayoko pour Saint-Denis, Édouard Denouel pour Bagnolet ou encore Patrice Leclerc pour Gennevilliers, même si leur rapport avec le communalisme n’est pas évident). L’occasion pour les animateur·ices de mettre en avant que de nombreuses victoires de la gauche sont le fait de listes diverses avec des acteur·ices issu·es d’un long travail de terrain. Mais aussi de rappeler que de nombreux échecs de LFI sont sans doute à attribuer à un manque d’ouverture.
C’est l’occasion pour Manuel de questionner les listes communalistes et citoyennes sur le fait qu’elles aient réellement plus de légitimité ou de représentativité que les listes insoumises… étrange stratégie, mais c’est de bonne guerre.
Il nous a ensuite expliqué que la FI ayant été structurée comme un mouvement visant à conquérir le pouvoir au niveau national, il n’était pas simple pour eux de travailler au niveau local. Lors des municipales de 2020, il y a eu des stratégies de la FI visant à diluer l’identité et le logo du mouvement dans des listes plus ouvertes. Mais ce fut un échec. Ce qui les a largement incités à assumer plus clairement l’identité LFI des listes lors des municipales de 2026.
Pas forcément la partie la plus intéressante du débat. Nous n’avons pas vraiment eu de réponse intéressante sur pourquoi il était difficile pour la FI de créer des dynamiques plus larges dans certaines municipalités.
De la décroissance à la réindustrialisation (ou l’inverse ?)
Le sujet suivant aurait pu être décisif, mais il s’est largement dégonflé (je crois d’ailleurs ne pas avoir été très assidu dans ma prise de note à ce moment). Comment concilier des sujets comme la décroissance avec la réindustrialisation et les visions productivistes portées par le programme de la France Insoumise ?
Pour Manuel Bompard, la victoire doit faire germer un système alternatif. C’est à peu près tout ce que j’ai retenu de cette partie. Le porte-parole de la FI fait un petit hors sujet sur les ZFE et les grands pollueurs… Mais rien sur le fond. Il semble ok pour tout changer, mais n’apporte pas de réponse systémique autre que la justice sociale. Sur ce que serait ce futur système alternatif. Pas un mot.
Rapport de force et conflictualité
Cliver entre deux campagnes, s’adoucir à l’approche des élections. Est-ce (de nouveau ?) la stratégie de la France Insoumise pour les élections de 2027 ?
Ici, la réponse est extrêmement nette. Non. Il n’y aurait aucun objectif de se radoucir pour ces élections présidentielles. Aucune stratégie de renoncer ou d’abandonner la radicalité. Manuel Bompard concède tout de même qu’il y a peut-être une différence dans les modes d’expression qui seront utilisés dans la campagne avec pour objectif de continuer à convaincre.
Écrit comme je l’ai fait ici, ça peut sonner « faux cul ». Mais ce n’était pas vraiment le cas en direct en l’écoutant sur place. LFI ne veut pas changer son programme, qu’il considère de rupture et radical, mais se met en mode de communication de campagne. À voir.
Nouvelle commune ou 6ème république ?
Pour terminer, Merlin pose sans doute la question la plus intéressante du débat, et la plus en lien avec les sujets de ces assises. Il expose que cette idée de 6ème république telle qu’elle est posée par la FI n’est pas forcément séduisante pour les organisations se réclamant du communalisme. L’idée de 6ème république renvoie à l’État nation centralisé, à la démocratie représentative bourgeoise. Est-ce que la constituante, si elle voit le jour, ne serait pas l’occasion d’aller vers une confédération de communes auto-gérées ?
Pour Manuel Bompard, une constituante, c’est forcément l’occasion de porter plusieurs projets et de permettre aux citoyen·nes de proposer des modes d’organisation alternatifs de la société. Rapidement, il reboucle pour nous qu’une représentation non-bourgeoise est possible. Ce qui indique bien que la FI a beaucoup de difficulté à réfléchir en dehors du cadre du système représentatif.
C’est l’occasion pour lui de rappeler que leur objectif est d’inscrire la règle verte dans la constitution, ce qui selon lui ne peut pas mener à une république bourgeoise.
Pour rappel, la règle verte c’est :
« … l’obligation, à l’échelle de la France, de ne pas prélever sur la nature plus de ressources renouvelables que ce qu’elle peut reconstituer, ni de produire plus de pollutions et de déchets que ce qu’elle peut supporter. »
Source : https://melenchon2027.fr/livrets-2022/planification-ecologique/
Sur les sujets de confédération, clairement, il semble qu’il y ait un vrai blocage idéologique puisque à cette question, Manuel propose de « dépasser ce désaccord », de « gagner malgré ce désaccord ».
Il explique tout de même ce blocage par la crainte de la mise en concurrence des entités confédérées. Selon lui, l’autonomie des territoires risquerait une mise en concurrence, et donc un risque de baisse des acquis sociaux. C’est sans doute un des points de différence essentiels entre la vision de la France Insoumise et celle de la galaxie communaliste. La vision d’un État nation centralisé qui serait le garant des droits de ses citoyen·nes, contre une vision de l’émancipation par l’auto-administration des peuples à l’échelle des communes.
On pourrait comprendre que la 6ème République soit présentée comme une solution d’urgence, mais transitoire, afin de répondre à la souffrance et à la précarité d’une grande partie de la population. Ceci pour se donner du temps afin de faire émerger cette auto-organisation. Mais cette perspective semble totalement absente à la France Insoumise. La 6ème république est une fin en soi.
La seule petite ouverture, en prenant exemple sur les nouvelles autonomies accordées à la Corse, est la mise en place d’un principe de non-régression des normes sociales en cas d’ouverture vers plus d’autonomie des territoires. Nous sommes donc bien loin de la subsidiarité. L’État accorderait de l’autonomie « par en haut » sur certains sujets, mais loin de l’auto-organisation des territoires.
Bilan de cette session
C’était forcément la session la plus remplie de toutes les assises. Certaines personnes se sont clairement déplacées spécifiquement pour voir Manuel Bompard. D’un point de vue organisation de l’événement, il aurait été particulièrement opportun d’avoir un rappel théorique sur l’écologie sociale et le communalisme en introduction de cette discussion.
Cela aurait permis de remettre à plat les termes du débat et d’informer les personnes présentes uniquement à ce moment.
Lors de ces assises, 2027 est sur toutes les lèvres (et c’est bien normal). Il semble que les urnes soient une priorité pour une partie importante des organisateur·ices de ces assises. Il y a une vraie stratégie de drague vis-à-vis de la France Insoumise. Pas certain que cela aide réellement à faire émerger les sujets communalistes dans les discussions à gauche. Le risque est plutôt une dilution dans la machine électorale LFIste.
Subsidiarité, double pouvoir, mandats impératifs, municipalisme libertaire ou même écologie sociale (plutôt que populaire)… des termes qui à mon goût n’ont pas été assez présents lors de ces assises.
Néanmoins, 2027 est une échéance importante. Nous ne pouvons pas laisser passer l’extrême droite, et nous devons lutter ensemble pour éviter que cela n’arrive… mais aussi anticiper et prévoir la résistance si nous échouons. Ce n’est pas pour autant qu’il faut renoncer à la radicalité du projet communaliste.

Laisser un commentaire